Elle, c'est une pianiste, une très grande pianiste. Elle me fixe de son regard clair en souriant: « tu tournes les pages, s'il te plaît ? ». C'est une invitation. Non c'est une intimation. S'il te plaît ou s'il ne te plaît pas, fais-le.
Pour atteindre le piano, j'ai franchi les trois mètres de silence glacé que m'infligeait l'assistance. Je n'avais pas le choix. Refuser, c'était renoncer à son univers de beauté et de grâce.
Maman a mis des renforts au coude de ma veste et acheté une chemise blanche dont le col trop raide me cisaille le cou. Les manches trop longues découvrent les boutons de manchette de papa. C'est la première fois que je suis invité chez elle. Je me suis calé contre le flanc du piano, un vieux piano noir luisant sur lequel on peut lire les mots Steinway & Sons.
Il n'y aura qu'une page à tourner.
Elle pose ses doigts frêles sur les touches, pince légèrement les lèvres, s'assure que les adultes sont bien à leur place dans leur attitude de ferveur convenue et me jette un dernier regard de complicité.
Elle joue. Ses mains sont très rapprochées, presque à se toucher. D'emblée, je cherche à suivre la musique sur la partition en me représentant des montées et des descentes sur un terrain inconnu. Je suis rapidement perdu. Je cherche dans son regard un indice, quelque chose qui me permettrait de me repérer. Mais elle ne m'aide pas. Pire, elle ferme les yeux. Ses paupières sont légèrement colorées de rose. Mon esprit prend la fuite et je fixe le petit dessin sur le piano. Il représente une sorte de lyre avec un & au milieu. Les bras de la lyre sont des S, le S de Steinway, le S inversé de Sons. Sons comme le son du piano. Va-t-elle me voir ? Lui ai-je seulement dit une fois que je ne connaissais rien au solfège ? Mentalement, je répète la scène où il me faudra me rapprocher, tendre la main droite, et d'un geste rapide, tourner la page. Je pense à tous les pièges possibles, à la partition qui tombe avec fracas. Je pense à la colère et au déshonneur. Elle a ouvert les yeux. Est-ce un signe ? Je n'entends plus la musique. Je n'entends qu'un battement sourd dans mes tempes. J'ai très chaud, je suis en nage. Je vais m'évanouir. Je vais m'échapper en m'effondrant lourdement sur le parquet du salon. Elle va me haïr pour l'éternité. Non. Elle me fait signe. Maintenant ? Oui, c'est tout de suite. Je m'approche très près d'elle. Je tourne la page sans hâte, sans la regarder et je reprends ma place. Elle ne s'est pas arrêtée. Les notes de musique se détachent. Ce n'est plus un battement obsédant, c'est une mélodie qui s'égrène, me pénètre, glisse sur mon cœur et le masse avec douceur, circule dans mes veines, caresse ma nuque comme une douche brûlante. Elle joue pour moi. Oui, toute cette musique est pour moi.
Je suis resté près du piano pendant qu'elle soufflait ses bougies d'anniversaire. J'ai frôlé du doigt les touches d'ivoire. Elle est venue me chercher en me glissant dans l'oreille : " Tu as été très bien".
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L'esperluette, quel joli mot ! merci Maximus !<br />
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Everclay
21/11/2008 11:46
HelloPub, invitation, comme vous voulez, juste envie de vous faire partager mon univers.Sinon, pas grave et surtout bonne routeEt CarPe DiEmhttp://everclay.over-blog.comEverclay
Sans surprise, j'ai beaucoup aimé. Comme dit plus haut, la description du manque totale de confiance en soi et de la peur de l'échec ont été très bien décrits... superbe texte, qui finit sur une note tendre que j'ai encore plus appréciée.