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La vie dans le désert
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Je sais tout

"Les mots dansaient devant mes yeux…"
Trois heures du matin. Je venais de rêver que j'étais réveillé brutalement par mon téléphone portable et cette phrase me vint immédiatement à l'esprit. Je pensai que c'était un signe et que je devais commencer mon nouveau roman par une phrase que je trouvais belle, un peu énigmatique, et tellement sexy. Je m'habillai prestement, avalai un café réchauffé et me mis à écrire: "Les mots dansaient devant mes yeux car si les mots peuvent revêtir des sens très divers, les voir danser dévêtus éveille les miens". Voilà une entame qui va satisfaire la quête de sens de mes lecteurs, me dis-je en sortant fumer une cigarette. Il faisait nuit et le halo incandescent de la lune faisait écho à celui de ma cigarette – non pas cette phrase-là, elle est trop nulle-.
Pendant que j'écrasais mon mégot contre la semelle de ma chaussure de crêpe - à moins que ce ne fut contre la semelle de crêpe de ma chaussure: penser à vérifier "crêpe" dans le dictionnaire -, ma cuisse droite s'alluma de façon intermittente. Je sortis mon téléphone cellulaire de la poche de mon survêtement. J'appuyai sur une combinaison de touches secrètes pour le rendre opérant et tentai en vain de lire le message. Les mots dansaient devant mes yeux. J'avais encore oublié que toute une catégorie d'objets fort commodes – comme les lettres de l'alphabet – exigeaient depuis quelque temps un dispositif optique pour se rendre accessibles à mon système nerveux . Je chaussai donc ma paire de lunette de rechange – j'avais cassé la première mais le vendeur m'en avait proposé sept pour le prix d'une -.

Il était écrit: JE SAIS TOUT.

Aucune indication ne me permettait de connaître l'identité de l'envoyeur. Cela ne m'émut point, car si la manipulation des fonctions simples d'un téléphone portable m'était devenue progressivement familière, en revanche je n'étais pas sûr que mon correspondant fût sensible à un quelconque "T6I MEMD" ou "MDNTEUP DE TB RBCE"
Je commençai à me remémorer toutes mes actions ou prises de position dont la connaissance par des personnes mal intentionnées eût pu fournir prétexte à me dénoncer comme individu déviant, louche ou simplement peu scrupuleux auprès de catégories socioprofessionnelles à haut risque telles que "ma femme", "mon voisin, le capitaine de gendarmerie à la retraite" ou " mon autre voisin, l'agent de recouvrement du trésor public". Ces évènements malheureux qui émaillèrent ma vie et que j'eusse aimé enfouir dans un grand trou creusé au milieu d'un désert lointain ressurgirent d'un seul coup.
Une personne, évoluant dans une sphère dont j'étais le centre et dont j'ignorais le rayon, avait déniché tous mes secrets, les avait répertoriés dans une base de données, et entrait dans la deuxième phase de son plan machiavélique. Elle avait commencé à me faire restituer les instants les plus noirs de mon existence selon un processus stochastique et irrationnel. Avanies, mesquineries et médiocrités se bousculaient au portillon de ma mémoire. Luttant contre ce processus subi, je confinai mes souvenirs dans l'évocation de turpitudes d'enfant – les moins graves, pensai-je. Je me souvins de la fois où, prépubère et amoureux de chimériques jeunes filles en robe hamiltoniennes, je glissai un message en mauvais anglais dans une bouteille que je balançai par dessus le franc-bord du "Falaise", le ferry rouillé qui faisait la liaison entre Dieppe et Newhaven, et de ma mine déconfite lorsque je reçus une lettre, un mois après, d'un garçon de mon âge habitant dans le Pas-de-Calais. Le Gulf Stream n'avait pas été foutu de remettre ce message dans les mains d'une jolie anglaise en mini-jupe, et moi je n'avais pas été foutu de répondre à ce type, après tout le mal que la Manche s'était donnée pour lui porter mon courrier. Je me souvins de mon premier combat de boxe où j'assommai au premier round mon meilleur copain après nous être entendu préalablement sur la force des coups que nous devions nous porter l'un à l'autre (cet épisode date d'une époque révolue où on encourageait les enfants à se battre entre eux pendant les cours d'éducation physique).
Cette répétition générale du Jugement Dernier me plongea dans un état de prostration que je comparai à un lendemain de cuite de koala dépressif – peut-être avec un peu d'exagération. Au bout de très longues minutes, les trois syllabes, JE SAIS TOUT, claquèrent à nouveau dans mon néocortex de marsupial en survêtement. Il me parut soudain évident que j'avais été la victime naïve d'une attaque systématique dirigée par des commerciaux peu scrupuleux adeptes du "teasing" visant à me faire tomber dans la plus vile consommation de résultats de matches de football ou de dialogues interminables avec des cheftaines en nuisette rose.

Au nom de ma liberté de penser, j'oubliai cet incident et me consacrai à la littérature.

Le lendemain, à peine eus-je le temps de rayer la première phrase de mon roman – à l'époque, je n'étais pas sûr que ce fût une bonne chose de faire danser les mots si tôt dans un roman de cape et d'épée -, je reçus un nouveau message me disant: "Je sais VRAIMENT tout". Il était écrit en lettres minuscules sauf le VRAIMENT qui faisait vraiment peur. Cette fois, un numéro apparaissait bien sur l'écran. Je le rappelai aussitôt. Un répondeur me signifia vertement, d'une voix de répondeur – oui c'est exactement ça, d'une voix de répondeur - , qu'il n'était qu'une borne GSM et qu'il fallait que je fusse débile pour engager une conversation avec un robot aussi con.
Une main anonyme tissait le filet dans lequel je me débattais (penser à réutiliser cette phrase).
Il m'apparut alors que j'étais incapable de deviner d'où venait ce message ni quelles étaient les intentions de son ou de ses auteurs. J'eusse aimé répondre que je n'avais absolument rien à cacher, que mon comportement avait été exemplaire depuis mon mariage avec Marie-Germaine, et que ces méthodes abjectes étaient bien pires que la plus ignoble de mes actions passées ou futures. Hélas, eussé-je écrit une longue lettre de démenti, un plaidoyer vibrant pour ma propre réhabilitation, je n'eusse pu l'envoyer, faute de destinataire. Je méditai longuement sur la difficulté de survivre dans un environnement hostile, harcelé par un ennemi invisible tel le G.I avançant à pas comptés dans une jungle peuplée de communistes ourdissant d'horribles pièges à koalas, lorsqu'on sonna à la porte.
C'était ma fille étudiante, de retour de la grande ville, avec son linge sale et ses bonnes manières.
-Salut p'pa. Chuis trop dégoûtée. J'ai complètement foiré mon exam. Pourtant, je savais tout!

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P
Un style remarquable, beaucoup d'humour et j'aime tout particulièremnt ls "notes pour le prochain roman". J'ai bien fait de m'attarder un peu ici!
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G
<br /> Tu es la bienvenue :o))<br /> <br /> <br />
C
Mince ! ... je deviens prévisible ! ... c'était à prévoir ! :-((( Il va falloir que songe à modifier mes habitudes ... par exemple , ne plus poster de commentaires systématiques chez Gino ... ça ça serait du vrai imprévisible de chez imprévisible alors ! ;-)))))
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M
Merci, mais je n'ai pas touché au texte, comme tu l'auras constaté, sauf pour raccourcir un peu. Pas de pastiche, donc, juste changé les noms.
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M
Heu... Une certaine badegam' t'aurait mis en scène chez les Impromptus que ça ne m'étonnerait guère... Sous pseudo, évidemment !
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G
<br /> Chère Badegam', quel honneur tu nous fait à nous mettre en scène dans un pastiche d'un grand chef d'oeuvre du non-sense! Je te tire le chapeau !<br /> <br /> <br />
C
Ah oui ... oui oui... le rapport entre cette sorte de dieu et toi est effectivement tout à fait évident ;-))))  Et une vérité en promotion ! une !
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G
<br /> Je le savais, je le savais que tu n'allais pas la rater, celle là :)<br /> <br /> <br />