Dans la bonne ville de S., il était une fois un homme si vieux que personne ne se souvenait, de mémoire municipale, de l'avoir jamais vu jeune, ni même un peu plus jeune. Ce vieillard habitait dans une bicoque faite de planches, de cartons et de grands sacs en plastique au bord de la rivière. Très régulièrement, celle-ci venait balayer son modeste foyer, car dans cette région les crues étaient fréquentes, et l'homme devait reconstruire inlassablement sa maison avec les débris de l'ancienne.
Personne ne l'avait jamais vu manger ni boire, ni s'assoupir, ni se plaindre, ni même parler, car il ne parlait pas. Il se contentait de peu, marchait beaucoup, et surtout, il ramassait tout ce qu'il trouvait. Même si le vieil homme empiétait parfois sur la propriété d'autrui, il ne venait à personne l'idée de l'en empêcher, car il intimidait et inspirait le respect qu'on porte à ceux qui ont un grand dessein. Tous les objets qu'il amassait, planches, briques ou parpaings, tessons, bouteilles ou sachets plastiques, cartons d'emballage, polystyrène expansé, tuiles cassées, gouttières percées, constituaient à la fois la structure et le décor de sa cahute dans laquelle il se retirait le soir venu.
Un jour de grand vent où le vieillard errait dans la ville à la recherche de matière, il vit sur le pavé d'une rue sombre une lanterne vénitienne. Le papier rouge sang, en accordéon, était froissé. La flamme venait de s'éteindre et la cire se répandait sur le sol. Le vieil homme ramassa le lampion, comme il avait l'habitude de faire. Mais dans l'encadrement d'une porte, une petite voix l'interpella.
—Monsieur. Monsieur s'il vous plait. Rendez-moi ma lanterne.
Le vieillard fit mine de ne pas entendre
—Monsieur! Ma lanterne!
La voix était tremblante. Le vieillard se retourna et l'enfant vit son visage fermé.
—C'est bien vous Monsieur Diogène ?
Le vieil homme fit non de la tête puis il tourna les talons. À peine rentré chez lui, il accrocha la lanterne rouge au-dessus de la porte d'entrée et se montra fort satisfait de sa nouvelle acquisition.
L'enfant eut toute sa vie pour méditer ce vieil adage, aujourd'hui gravé sur l'écu de la bonne ville de S.:
Nul ne ressemble plus à un vieux philosophe qu'un vieux con égoïste.
Le vieillard profita somme toute assez peu de sa lanterne rouge car il mourut carbonisé la nuit même. Au petit matin, une nouvelle crue avait tout fait disparaître.