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La vie dans le désert
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Voyage en autocar

Sousse. Samedi 16 décembre 2006
Le départ de l’autocar est prévu à 16h30. Mon hôte a eu la prévenance d’acheter mon billet quelques heures avant. Bien lui en a pris car nous sommes en pleine période de départs en vacances et une masse d’étudiants rentrent chez eux pour passer l’Aït et le nouvel an. L’autocar arrive vers 17h10. La moyenne d’âge est de 25 ans et je ne suis pas de taille à lutter pour une place confortable. C’est ainsi que, sous l’œil goguenard de certains d’entre eux, je transporte mes nombreux bagages tout le long du couloir central pour m’installer dans le coin au fond, sur le seul siège libre. L’espace qui m’est dévolu est compris entre la carrosserie de l’autocar, mon dossier vertical non inclinable, le siège de devant cassé et anormalement incliné, et mon voisin de droite, un gros bébé bien en chair dont les jambes sont trop grandes et trop grosses pour rester pliées dans le prolongement du corps. Je dois dans cet espace exigu gérer quelques menus objets : lunettes, nourriture, eau et vêtements. Je ne mets personne mal à l’aise . En fait je me sens juste ignoré et transparent.

Pour me préparer mentalement à affronter l’épreuve, je m’imagine en train de regarder un film de Lelouch dans une salle des fêtes rurale sur un siège en plastique orange et je multiplie par dix. Mais je ne peux m’empêcher de penser à toutes les choses que j’aurais pu faire à la place : manger des pâtisseries, flâner dans les souks, rester chez moi.

Nous sommes partis avec une heure de retard. C’est raisonnable. Il commence à pleuvoir. Malgré mon état apparent de compaction, j’ai quelques degrés de liberté. Je peux dormir en posant ma tête sur le montant métallique droit ou sur l’appuie-tête en veillant à ce qu’elle ne retombe pas. Et lorsqu’elle retombe, je peux la poser sur l’appuie-tête de ma voisine de devant, dont la forme sombre suggère un hijab enveloppant et chaud. J’ai aussi la possibilité de ne pas dormir et de fixer un téléviseur qui se trouve à l’avant de l’autocar. Des silhouettes hachurées et une musique inaudible suggèrent la présence lointaine d’un programme hertzien. Pour les jambes, il n’y a aucune marge de manœuvre.
Très vite, le temps se dégrade et notre bus doit traverser les trombes d’eau tout en gardant une certaine connivence avec le bitume. D’où je suis, ma connaissance de l’état de la route et de la circulation reste sommaire. Je partage l’inconscient collectif.
Je passe une partie de mon temps à contrer ma voisine de devant qui, non contente de se vautrer sur moi (il y a cependant un hijab et un siège entre nous), m’arrose pour se rafraîchir en ouvrant la vitre à glissière au-dessus de nous.
Il pleut tellement que le chauffeur de bus dépasse Kérouan sans voir la gare routière. Il fait un demi-tour savant dans une avenue sombre avant de faire une pause de quelques minutes, puis de s’engager dans les ruelles et de s’arrêter sur un terre-plein boueux. Je distingue une masse sombre sur la droite qui s’avère être un énorme pneu, totem posé verticalement et défiant la pluie. L’autocar fait une savante manœuvre et vient frôler le mur d’un immeuble. Un puissant néon s’allume et nous éclaire.
On coupe le moteur. Quelques personnes, dont mon voisin, descendent malgré la pluie violente. L’absence totale d’indice sur le visage des voyageurs m’incite à poser timidement des questions. Par essai-erreur je conclus que nous avons un pneu crevé. Je renonce à m’enquérir sur la durée estimée de la réparation et profite de la forte lumière pour sortir de ma besace un livre de Fruttero et Lucentini qui réussit à me plonger instantanément dans l’atmosphère moyenâgeuse de Sienne. De temps en temps, je fais une incursion hésitante dans l’allée. Je montre une résignation et une patience qui doivent plus aux compères italiens qu’à mes propres qualités.  Après tout, je suis sec, j’ai des dattes et des clémentines, je vis à Sienne à temps partiel et si on excepte quelques incidents frontaliers avec ma voisine, je suis en paix.
Au bout d’une heure, une agitation à l’avant me fait lever . Je découvre une scène bien étrange. Une trappe a été ouverte dans le plancher et un homme muni d’une gigantesque clé à molette s’acharne sur un treuil sous les encouragements de tous. En y regardant d’un peu plus près, la clé à molette est de taille normale et l’homme n’a pas dix ans. De temps en temps il relève la tête et nous  sourit. Cette manoeuvre vise à faire descendre la roue de secours plaquée contre le châssis par le câble en tension du treuil. Elle dure assez longtemps mais va être fortement accélérée lorsqu’un contrôle qualité strict impose au jeune travailleur de tourner la clé toujours dans le même sens.
On dégagea la roue.
C’est le seul témoignage direct que je puis porter. Seule l’inclinaison progressive du bus me renseigne ensuite sur l’avancement des opérations.
Le bus repart vers vingt-deux heures mais fait une pause à la gare routière pendant un bon quart d’heure.
On quitte Kairouan sous les grains.
On s’arrête peu de temps après pour une pause sandwich. Je descends, et d’un pas fort pressé, je m’engage dans un long corridor extérieur semi couvert entre deux murs peints à la chaux, guidé par des inscriptions en arabe dont la signification me semble évidente. Deux options s’offrent à moi et je choisis de prendre le corridor de droite. Arrivé au bout, je reçois un flot d’injures féminines. Hasard et nécessité. Une fois arrivé à destination, un urinoir en plein air, je reçois sur la tête l’équivalent en volume de ce que je confie à l’urinoir.
Je remonte dans l’autocar et réintègre ma place.
La suite du voyage se passe normalement. La lecture de mon polar italien nécessite forces contorsions musculaires et oculaires car la lumière est faible, Je sombre dans de fréquents sommes.
On traverse Gafsa à une heure du matin.
Vers deux heures, les gens commencent à s’agiter et l’autocar sème quelques voyageurs dans de minuscules villages.
La pluie s’arrête peu avant Tozeur.
J’ai presque loupé mon arrêt.
Ca y est je suis à la gare routière de Tozeur. Il ne me reste plus qu’à trouver un taxi et un hôtel.
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