La décision d'aborder de grands sujets de société et de me livrer à une réflexion sur le monde qui m'entourait m'est venue très tôt, dans ma dixième année, alors que j'étais confortablement installé dans une pièce exiguë dont la fonction première n'était pas de faciliter l'émergence de nouveaux concepts philosophiques. Grâce à son dépouillement extrême, cet endroit, plus que tout autre, se révéla propice à évacuer mes mauvaises pensées dans un flot tourbillonnant. Ainsi, tout au long de mon existence ponctuée de ces haltes obligées, j'apprivoisais les espaces les plus inhospitaliers: terrains de chasse aux mécanismes déficients, faïences lézardées, loquets arrachés, cartons d'invitations gravés sur la porte. J'enrichis ma connaissance de langues étrangères et vernaculaires. Je développai ma palette olfactive. Au cours de voyages en chemin de fer, je vis souvent défiler sous moi des paysages somptueux. Un entraînement mental et physique rigoureux me permettait d'évacuer les pensées les plus sombres dans les environnements les plus hostiles. Beaucoup plus tard, passionné de science et de technologie, je m'émerveillais devant l'ingéniosité des hommes en matière de mécanismes hydrauliques. C'est ainsi qu'à plus de dix mille pieds, des aspirations légitimes et bleutées me permirent de faire le vide et de laisser la place à des idées novatrices favorisées par la prise de hauteur. J'ai découvert, dans cette longue quête que, plus que le confort, c'est l'harmonie du lieu qui importait (*). Hier, j'étais assis, pour ainsi dire en catimini, dans un de ces petits palais pour handicapés qui jouxtent les cabinets sexués des espaces fréquentables. Par espaces fréquentables, j'entends ceux où l'on considère – à juste titre - que l'isolement des individus pressés ne peut être réservé à une élite des deux sexes possédant deux jambes en état de fonctionnement. Ne croyez pas que ma fréquentation de ces lieux d'aisance toute relative soit le fruit d'une démarche transgressive. Comme vous, le stress de la vie au travail et l'abus matinal du café m'oblige à choisir dans l'urgence cette solution piteuse dès lors que toutes les autres ont été éliminées. Mon esprit se vidait progressivement et mes yeux se posaient sur chaque élément du décor. L'élégance du lieu et sa fonctionnalité, alliés à une propreté extrême semblait propice à une expulsion des idées les plus noires: poignées chromées robinets étincelants large vasque carrelage intégral…Cependant, quelque chose rompait l'harmonie du lieu. Un détail que je mis de longues minutes à identifier. Dans un coin il y avait une poubelle en inox. Une poubelle à pédale.
(*) Quelques ambiances typées Chasse fonte chaîne métallique faïence trône magistral Noir banc de bois cabane araignées peinture écaillée il pleut j'ai froid. Plastics metal paper locker vacuum to flush vacant secoué Cloisons graffitis fac petits carreaux beige pas de pq Zéliges marches turques chaleur moite courante….
A que voilà un bien beau texte, bien tourné, bien léché et bien torché (si j'ose dire) qui rend de belle manière hommage à ces lieux si souvent et si injustement méprisés par tout un chacun.<br />
D'aucun n'y conçoit pas de philosophie alors que c'est pourtant un endroit où notre nature la plus basique y prend ses aises, voire son aisance.<br />
Le sage ne méprise pas son corps et ses servitudes, il les considère sans les adorer ni les haïr. A+
Où que nous soyons, chez des inconnus, dans un pays lointain, dans un hôtel de banlieue, il est bon de retrouver un lieu familier, un point fixe où l'on peut s'arrimer l'espace de quelques minutes...Merci d'être passé.