30 Septembre 2006
Date et heure inconnus,
Où sont mes clés?
Elle commence à trembler et fouille dans son sac avec fébrilité. Pas de clés. Elle palpe la poche de sa veste et de grosses gouttes de sueur apparaissent sur son front ridé et mat. Elle aborde son voisin, un homme en survêtement, qui lui explique gentiment avec un petit accent sud-américain que ses clés traînent derrière elle, attachés à une petite ficelle. Elle bredouille quelques mots et remet ses clés dans son sac. Elle se met à entreprendre cet allié et lui parle de sa fille qui est loin, de son mari qui est mort. Elle lui demande pourquoi il est là. Elle lui demande pourquoi elle est là. Elle cherche un autre contact visuel et sourit à une paire d'yeux fuyants. Elle imprime un regard insistant et aussitôt, son esprit reprend son vol, laissant les regards se débrouiller entre eux. Avez vous l'heure s'il vous plait ? Elle n'entend pas la réponse. Sa veste est râpée, sa chemise est maculée de petites taches de gras, les cheveux blancs s'éparpillent, les dents manquent, la bouche s'agite dans un mouvement de mastication automatique. Elle explique qu'elle habite de l'autre côté de la rivière à seulement trois minutes à pied de l'embarcadère. Non elle ne traverse pas souvent la rivière, car elle a peur de sortir de chez elle. Elle salue une femme sur la droite et lui fait remarquer qu'elle n'a pas changé. Elle cherche à nouveau ses clés dans sa poche et constate avec soulagement qu'elles y sont encore, puis elle s'enquiert de la durée de la traversée avant de revérifier le contenu de son cabas. Elle parle de sa fille qui est loin, de son fils qui ne vient plus la voir, elle cite les dates de naissance de ses petits enfants mais elle ne se souvient plus de leurs prénoms. Une musique un peu forte s'échappe d'une oreille voisine et elle se met à danser, puis à chanter des chansons d'un autre siècle. Les autres voyageurs écoutent et s'apitoient sur leur propre futur qu'ils imaginent désespéré et solitaire. Leur empathie n'est que conscience de leur propre déchéance.
D'un coup, elle s'énerve car le pilote n'a pas encore mis le moteur en route. Elle crie fort et prend chacun à parti. Malgré la densité de la foule, un petit vide s'est formé autour d'elle. Elle se fâche et abreuve le pilote de grossièretés. Les amarres sont larguées. La traversée fait encore monter son angoisse. Lorsqu'elle voit se rapprocher la rive opposée, elle se fraye un chemin vers la sortie, en poussant violemment ceux qui entravent son passage. Elle invective l'un parce qu'il est trop gros, un autre parce qu'il porte un sac à dos, un troisième qui tente de lui barrer le passage avec un VTT. Elle est la première à descendre. Elle fait alors quelques pas puis s'arrête et regarde partout autour d'elle. C'est l'affolement, puis la prostration et un flot humain continu la dépasse dans une indifférence retrouvée. Un homme la prend par le bras et la conduit un peu plus loin en dehors du passage. Puis un flot inverse d'inconnus remplit le bateau.
Elle ne dit plus rien. Elle ne bouge plus. Ses yeux se sont posés sur la vase de la rivière. Elle attend. Puis tout doucement, elle palpe la poste de sa veste. Son regard s'éclaire à nouveau. Elle a repris le fil de sa vie et se met à trottiner pour rentrer chez elle.