Rédigé par Gino Gordon et publié depuis
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J'étais mûr pour rentrer à la maison. Je commençais à me lasser de mes promenades au plafond. Un esprit peut avoir le blues, même au plus chaud de l'été. C'est Ingrid qui m'a fait revenir. Ses massages devenaient de plus en plus longs, automatiques, comme si elle s'accrochait à mon corps déglingué. Et puis ce jour de juillet, quelque chose a changé et mon esprit est redescendu. Comme il avait un peu de mal à retrouver sa place dans mon cerveau chahuté, il s'est installé en bas. À chaque fois qu'Ingrid entrait dans la chambre j'étais, comment dire, … agité. Elle s'est aperçue tout de suite de ma présence. Elle n'était pas vraiment à ce qu'elle faisait. J'étais ancré à la vie et elle le sentait, mais cette manifestation de vie perturbait son travail. Ça a duré plusieurs jours. Et puis il y a eu le réveil et l'énorme impulsion qui a suivi. Je me suis remis en marche, comme une vieille machine rouillée sauvée de la ferraille par un collectionneur têtu. Au début, il n'y avait que des sons sourds et l'écho de ma voix. Les mots ne venaient pas encore : il n'y avait que des cris et des larmes et des rires, et une chaleur envahissante, la chaleur de ses mains fluides sur mon être froid et nu, quelques grains de sables égarés, un goût de sel et de cannelle, une odeur d'algues et de fleurs, ses cheveux qui chatouillaient mes narines et leur parfum d'été, dans ma bouche un goût de mer, au bout de mes doigts le corps d'une sirène. Lorsque j'ouvris les yeux pour la première fois depuis de longs mois, un rayon de soleil traversa la pièce, se refléta dans une vitre et m'aveugla. Ingrid protégea mes yeux avec sa main et ne dit rien. Petit à petit, je vis son visage…
— Et ensuite ?
— Vous connaissez la suite de l'histoire, nous nous mariâmes l'été suivant à la basilique St Jean, j'appris à danser le rock avec un seul bras, Ingrid fit une psychanalyse pour se débarrasser de ses pulsions morbides, l'âne et la jument devinrent des amis, je me laissai pousser la mèche pour cacher ma cicatrice.
— Tout ça on sait. On veut savoir ce qu'il s'est passé lorsque tu as ouvert les yeux.
— Je suis fatigué.
— Allons, finis ton histoire !
— Je ne sais plus très bien, c'est de l'histoire ancienne ! Ingrid, aide moi.
— Ah non tu as voulu tout raconter, tu te débrouille avec la fin maintenant…
— D'accord. J'ai ouvert les yeux. Ingrid me regardait avec un demi-sourire. Elle a retiré les câbles et les tuyaux et s'est glissée sous le drap. C'est ainsi que…
— C'est ainsi que ?
— Et c'est ainsi que l'été devint ma saison préférée.
FIN