Rédigé par Gino Gordon et publié depuis
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C'était l'année de mes 14 ans. J'avais demandé à changer la tapisserie de ma chambre. Hélas mes goûts et mes convictions n'étaient pas assez solides pour vaincre la douce fermeté de ma mère. A mi-chemin entre le motif répétitif à bouquet de fleurs des champs pour lequel elle penchait et les figures géométriques oranges qui faisaient leur apparition dans les boutiques, nous avions opté pour un intermédiaire cachemire et calamiteux à dominante de vert et de violet. En choisissant de tapisser également le plafond, j'organisais mon enfermement pour les quelques années d'adolescence qui me restaient à endurer avant l'illusion d'une vie d'adulte. Un menuisier au teint couperosé et à l'haleine avinée m'avait fabriqué une nouvelle étagère pour supporter l'encyclopédie de pépé et ces "beaux livres" gagnés à la sueur de collégien qui comblaient mes besoins pressants de savoir. Je m'enfermais donc, en prenant soin de retirer la poignée de porte et de boucher tous les orifices avec du papier. J'accordais toute mon attention au seul pan de mur ayant échappé au désastre de la modernité, un mur tapissé de cartes Michelin, avec des raccords approximatifs et des îles britanniques hypertrophiées pour cause d'allégeance de la maison Michelin UK au Système Impérial. Des heures entières, mes yeux et souvent mes doigts parcouraient les autoroutes allemandes, naviguaient dans l'archipel dalmate, ou suivaient les lignes de ferry tracées au pointillé sur de la mer bleu pâle. L'Europe de Michelin s'arrêtait à l'Est à cause des barbelés, et la France pompidolienne était au centre de tout. Il y avait également, sur ma petite commode en bois blanc, une autre curiosité cartographique, une mappemonde éclairée avec ses gros continents colorés et ses petits points de rien du tout, Amsterdam et St Paul, St Hélène bien sûr, Tristan da Cunha, Kerguelen et Pitcairn, sans oublier Juan Fernandez, le terrain de jeu de Robinson Crusoë. Pendant que je fumais des John Player Special la fenêtre ouverte, mon électrophone Schneider passait en boucle les disques des Poppy's. Le soir venu, j'accrochais la fréquence de Radio Caroline avec mon vieux poste et j'écoutais dans la pénombre la voix chaude de Carole King. Mon enfermement était une évasion.