Janvier. 4 heures du matin. Dans le hall d’arrivée d’un grand aéroport.
Un homme, élégamment habillé, est assis sur un banc métallique. Une femme de ménage s’approche de lui.
-Monsieur, s’il vous plait. Je peux nettoyer sous votre siège ? -Ça ne peut pas attendre ? -Non. J’ai presque fini mon service et il reste deux mégots de cigarettes à balayer. -Si vous y tenez. -J’y tiens beaucoup. L’homme se lève. Cet aéroport doit rester propre. Et puis, c’est mon dernier jour de travail. -Vous êtes renvoyée ? -Ah non, pas du tout ! J’ai démissionné. -Vous avez gagné au loto alors ? -Pas exactement. Mais vous avez raison. Je suis riche. -Riche comment ? -Assez. -Et tout cet argent, d’où vient-il ? -Je ne sais pas. Je l’ai trouvé sous votre banc, il y a quelques jours. Oui, le banc où vous êtes assis. Un gros paquet de billets dans une enveloppe. Je l’ai pris. Sans honte. Sans me poser de questions. Et maintenant je suis riche. -Qu’allez-vous faire ? -J’ai décidé d’arrêter de travailler et de partir. Loin. -En vacances ? -Oui, de grandes vacances. Des vacances définitives. Je ne travaillerai plus. Jamais. -Je ne sais pas combien vous avez trouvé, mais je doute qu’il y ait assez pour s’arrêter de travailler. -Ça suffira pour redémarrer. Je vais changer de vie. -Elle ne vous plait pas votre vie ? -Vous savez, Monsieur, les mégots… -Je comprends. Les mégots… Mais vous pourriez…, je ne sais pas, moi, vous acheter une belle maison, une belle télé, un beau lit en largeur 160 avec télécommande, … -Un beau mari tout neuf. -Si vous en avez les moyens, oui. Vous n’êtes pas mariée ? -Si -Et vous allez en faire quoi de votre mari ? -Je le laisserai s’occuper des enfants. -Parce que vous avez des enfants. Vous ne trouvez pas ça un peu gonflé ? -Monsieur, mon mari boit et il me bat. Quand je rentre épuisée à deux heures du matin, je m’allonge et je m’endors. Il est tellement saoul qu’il ne m’a pas entendu rentrer. Je n’ai plus rien à perdre. -Vous pensez réellement qu’il va s’occuper des enfants ? -Non. J’ai confié les enfants à ma mère pour le week-end. Après on verra. -Vous n’avez pas peur que le type qui a caché cet argent sous le banc cherche à le récupérer ? -Si. C’est aussi pour ça que je pars. -Madame, il faut que je vous dise une chose. Cet argent m’appartient. -Ça m’étonnerait. -Qu’est-ce que vous en savez ? -Vous avez votre billet qui dépasse de votre poche, là. À votre place, si j’avais de l’argent à récupérer, je ne prendrais pas l’avion. -Vous avez tort. C’est bien moi qui ai déposé cet argent. Mais je ne compte pas le récupérer. J’ai décidé de renoncer aux biens de ce monde. Il poursuit. -Je travaille dans la finance. Je gagne très bien ma vie. Mais je hais ce que je suis devenu, un homme cupide et matérialiste. Il y a quelques jours, je suis allé à la banque. J’ai retiré tout ce que j’avais sur mon compte. J’ai mis cet argent dans une enveloppe que j’ai placée sous ce banc. Je suis parti sans même me retourner. Tout à l’heure, je suis revenu m’asseoir sur ce même banc, j’ai vu que l’enveloppe n’y était plus et j’ai commencé à réfléchir. Voilà où j’en suis. Je n’ai plus rien et je n’intéresse plus personne. Je suis libéré d’un poids immense. Ma vie devient d’une grande simplicité. -Elle prend un air sombre. Vous me racontez des bobards. -Regardez, Madame. Ce que vous prenez pour un billet d’avion n’est qu’un prospectus. Non, je vous assure. Je suis pauvre. -Vous n’êtes pas habillé comme un pauvre. -Je n’ai pas encore réussi à me débarrasser de mes oripeaux de nanti. Il faut que mes vêtements s’usent et s’éliment. Cela prendra des mois. Je saurai être patient. Je viendrai souvent dans cet aéroport, user mon pantalon sur ce banc. Peut-être que j’y dormirai. -Vous êtes un peu cinglé. En tout cas, merci pour les sous. -Vous pouvez les garder. Au fait, quand partez vous ? -Tout à l’heure. Je prends l’avion pour Buenos-Aires à 6h30. D’ailleurs, il faut que j’aille me changer. Mettre quelque chose d’un peu plus estival. -Je vous souhaite bonne chance dans votre nouvelle vie. -Moi de même, Monsieur le nouveau pauvre.
Elle s’éloigne, fait quelques pas et revient en souriant. Elle lui glisse une pièce dans la main et s'enfuit en courant.
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NB: Une première version de ce texte est publiée sur le site des Impromptus littéraires. La version ci-dessus doit beaucoup à un commentaire d'Estourelle. Je vous laisse digérer la différence...
Quelques lignes de moins et l'histoire se déplace complètement., centrée sur les sous c'est le sens qui s'absente (à répéter dix fois sans respirer). Personnellement je préfère la première version, moins sur les sous et plus dans la richesse. Un paradoxe à méditer grâce à vous cher Gino.