3 Décembre 2006
1349. John Gordon naît au Poitou avec un nom anglais. Il ne parviendra jamais à se l'expliquer et l'énigme demeure entière aujourd'hui. John, fils aîné de John Gordon, meurt sans avoir eu le temps d'apprendre à lire. Sa femme, Marie, meurt en couches et met au monde un enfant qu'elle appellera John. Le petit John Gordon ne deviendra jamais célèbre. Personne ne sait ce qu'il a fait car on n'a retrouvé aucune trace de lui.
1689. John Gordon, arrière-petit fils de John Gordon et de Marie Langlois accède à la fonction de garçon d'écurie. Il transmettra sa charge pendant plus d'un siècle.
1732. La lignée des Gordon ne s'est pas éteinte. Elle a remarquablement survécu à la grande peste de Marseille en évitant d'y aller. On retrouve les traces d'un John Gordon dans un registre conservé dans l'abbaye de St Wandrille (Normandie) et on se demande ce qu'il faisait là. Peut-être qu'il était moine, mais on serait étonné.
1789. John Gordon, fils aîné de John Gordon et arrière-arrière-petit fils de John Gordon le pieu (nommé ainsi parce qu'il passait son temps à dormir) invente le principe de précaution, ce qui lui permet de passer sans encombre la période troublée qui va suivre. Sa femme Marie donne naissance à dix-sept fils, dont le plus jeune, John, formule l'idée de la contraception orale mais ses recherches n'aboutissent malheureusement pas car les connaissances de l'époque en chimie organique sont insuffisantes (le pauvre ne sait d'ailleurs pas lire).
1804 John Gordon, frère aîné du précédent s'engage comme palefrenier dans les armées napoléoniennes. Il prend un mauvais coup de sabot et meurt sans avoir eu le temps de mesurer l'équivalence entre travail et chaleur. C'est finalement un anglais qui s'en chargera au milieu du siècle.
1880 Le fils de John Gordon, que ses collègues appellent John par moquerie, travaille comme manutentionnaire dans les égouts de Paris. Un jour, il retrouve un manuscrit en sanscrit et le met à la poubelle. Dix ans plus tard, la poubelle entre dans le dictionnaire mais il n'y est pour rien.
1942 Un autre illustre Gordon, John, s'engage comme balayeur dans la marine française. Son bateau coule avant qu'il n'ait eu le temps de monter à bord. Il se sauve en Afrique du Nord où il meurt l'année suivante dans l'indifférence de tous. C'est une bien triste histoire qu'aucun biographe n'a été fichu de raconter proprement.
1946 John Gordon, fils de la veuve du malheureux John (prénommée Marie), naît après les retrouvailles de celle-ci et d'un cousin éloigné, John Gordon, chiffonnier de son métier et démobilisé.
John Gordon, qui travaille à la station d'épuration de Ginestous comme contremaître, décide à 23 ans de faire son arbre généalogique. L'année suivante, il abandonne car il se mélange dans les noms.
2005 Après une vie d'effort sans relâche, John Gordon prend sa retraite anticipée. Son fils John, chômeur, décide de faire adhérer sa lignée à la société des Hénokiens.
2006 Il échoue.
Voilà. Je tenais absolument à parler de cette grande famille qui a survécu à des siècles d'intolérance, de guerres, de malnutrition et de maladies. Je tiens cette histoire de mon père Gino qui a rencontré John Gordon par hasard dans un café: ils ont discuté pendant une bonne heure avant de se rendre compte qu'ils avaient le même nom de famille. Quelle drôle de coïncidence.