Ils sont arrivé par la mer, comme nombre de leurs congénères en cette période de l'année. Une vedette
ACM Elite 31 bleue munie de tout le confort obligatoire de ce début de vingt et unième siècle vint mouiller dans l'axe de la petite anse. La Corse est un des rares endroits où la modernité s'arrête le long d'une ligne quelquepart entre le rivage et l'isobathe 20: le réseau GSM s'évanouit lorsqu'on débarque sur le sable brûlant. Ici, sur cette grève, il n'y a aucune trace d'objet technologique.
J'observe les plaisanciers qui s'évertuent à approcher le bateau le plus possible du rivage. Il sont six. Trois mâles et trois femelles. Ils m'observent comme si j'étais un animal sauvage, une bête étrange.
J'aime cet endroit. J'aime le faire goûter aux autres, même la source monumentale où s'écoule un minuscule petit filet d'eau dans un bidon où s'ébrouent les guêpes.
Un homme débarque en annexe. Je m'approche de lui, pas très dicrètement.
- Bonjour, vous avez une cigarette ?
Le type me regarde intrigué. Il sort un paquet de sa poche et m'en tend une. Je l'attrape du bout des lèvres et je la mâche consciencieusement. Puis j'ajoute:
- La prochaine fois, vous aurez la gentillesse de retirer le filtre.
- Qui vous dit qu'il y aura une prochaine fois ?
- Vous voulez partir ? Vous n'aimez pas cet endroit ?
- Au contraire, c'est très beau ici. Mais j'essaie d'arrêter de fumer.
- Alors donnez moi toutes vos cigarettes. Et gardez les filtres.
- C'est une bonne façon d'arrêter.
Puis il ajouta :
- Mais pourquoi mangez-vous des cigarettes ?
- C'est culturel. Avant sur l'île, il y avait des plantations de tabac. J'adorais en manger en cachette.
- Et maintenant, il n'y en a plus. Vous devez vous contenter de produits manufacturés.
- Plus de tabac, mais des plantations de Pschitt, beaucoup de Pschitt. J'adore ça mais ça donne
soif. C'est pour ça que je viens m'abreuver au filet d'eau minuscule de la fontaine majuscule.
- Je pensais faire de l'eau pour le bateau, mais avec ce débit, j'en aurai pour 2 semaines.
- Vous avez vu l'écriteau : "que le soleil dessèche celui qui gaspille l'eau ou la pollue". Pas question de vous laver les pieds avec !
- Pourquoi habitez-vous dans un lieu aussi inhospitalier ?
- Je suis né ici, mes parents sont nés ici. Pouquoi partir ? A moins que vous ne vouliez me prendre à votre bord ?
- Impossible ! Vous êtes trop sale. Vous vous lavez les pieds de temps en temps ?
- Je plaisantais. Il y a trop de travail ici. (Je fouille dans son sac de touriste).
- Ne vous gênez pas surtout ?
- J'aime l'odeur de votre sac. Ca change des parfums de ciste, de myrte et de romarin. Je peux lécher ?
- Il n'en est pas question ! C'est mon sac de plage.
- J'adore les plaisanciers. Ils apportent la compagnie, l'odeur et la technologie.
- Vous me semblez passionné de technologie.
- J'attends avec impatience qu'on installe la Wifi dans cette anse. Ah, le mariage du maquis et de la technologie ! Les gens viendront échouer leur zodiac sur le sable et pianoteront sur leur ordinateur pendant que le soleil les transformera en langouste.
- Vous me parliez de travail. C'est quoi votre travail?
- Top secret, je ne suis pas habilité à vous en parler.
- Allez, promis, je ne le répèterai pas.
- Impossible. S'ils l'apprennent, ils me coupent les oreilles et m'envoient par le fond avec une gueuse en plomb autour du cou. Vous savez, nous, en Corse, on ne plaisante pas avec la parole donnée.
- Un cigare ?
- D'accord, je dirai tout. Je surveille la contrebande de cigarettes pour le compte du Ministère de l'Economie, des Finances et de l'Industrie.
- Alors nous sommes collègues. Je suis trésorie-payeur-général-en-vacances-en-Corse.
- Enchanté.
- Je suppose qu'on ne se sert pas la main. Ravi d'avoir fait votre connaissance. Je dois retourner à bord.
Ils se séparent. Les minutes s'égrènent. Les ombres s'allongent. Les rochers rougissent. Le bateau est reparti.
Un âne, seul, immobile sur la plage, semble absorbé par la contemplation de la fusion brumeuse du ciel et de la mer, un phénomène pourtant courant à cette époque de l'année.