Je feuillette un magazine pour avion (entendons nous bien, je sais bien que les avions ne savent pas lire).
Dans mon magazine, il y a des automobiles qui roulent sur la plage dans des pays où les bas de caisse sont inoxydables. Il y a des femmes en robe du soir qui boivent du champagne (probablement parce qu'il n' y a rien d'autre à boire). Il y a des corps féminins précellulitiques vus de dos et de profil, sans tête, dans des napperons en dentelle qu'on n'oserait pas mettre sur un guéridon. Il y a des acteurs connus qui boivent du café technologique encapsulé dans de l' aluminium brossé. Il y a des actrices connues qui sentent bon (je le sais, j'ai déchiré le petit échantillon collé sur l'actrice). Il y a des téléphones portables brillants et lisses dans des mains caressantes qui nous disent "je ne suis pas un téléphone portable". Il y a des bouteilles d'alcool fort dans des paysages britanniques médiévaux brumeux. Il y a des sacs à mains et des mains, des bijoux sans cous ni têtes qui flottent dans les airs accrochés à des fils invisibles. Il y a des éphèbes bronzés qui n'ont pas besoin d'arrêter de respirer pour rentrer le ventre. Il y a des montres appelés chronographes aux poignets d'aviateurs (en blouson fumant des
cigares - non là c'est moi qui rajoute)
Il y a des articles passionnants sur des hôtels posés sur des plages de sable chaud où il n'y a ni moustique, ni voisin qui ronfle, ni coup de soleil, ni intoxication alimentaire, ni mendiants, ni paludisme, ni flic en civil, ni tourisme sexuel. Il y a le plan de l'aéroport et le prix du taxi pour s'y rendre.
L'avion a atterri. J'ai remis le magazine à sa place.
Je me sens terriblement normal. Mes voisins sont indemmes également. Rien à signaler non plus pendant les dix jours qui suivent.
Le luxe n'est manifestement pas transmissible à l'homme par voie aviaire.