Toni chantait dans l'entrepôt en poussant sa charge. À peine avait-il dépassé le rang Z, il jetait un rapide coup d'œil autour de lui, tirait de sa poche un peigne et se recoiffait. Deux ou trois secondes lui avaient suffi, tant le numéro était au point. Nul n'aurait pu dire combien d'heures il avait volé à son patron, subtilisant quotidiennement de brefs instants à sa longue vie de manœuvre, car nul ne l'avait jamais vu accomplir ces gestes rapides, précis et immuables. Toujours discret, toujours souriant, toujours actif, toujours impeccable, Toni était un mystère, un personnage sorti d'une bande dessinée, avec son visage brun, ses cheveux de jais, son sourire étudié. Trente-cinq ans de maison, insolemment identique à lui même, alors que partout ailleurs dans l'entrepôt, les cheveux étaient rares et ternes, la paupière tombait drue, les pellicules neigeaient.
Comme tout personnage de mystère, Toni avait un secret. Plutôt un morceau de secret, un coin de miroir biseauté recouvert sur sa face arrière d'une peinture mate marron, un morceau usé qu'il cachait dans l'entrepôt dans un endroit connu de lui seul. En une fraction de seconde, il l'avait calé dans sa main gauche et dirigé vers son visage pendant que de la main droite, il lissait le sourcil, arrangeait la mèche, gommait la sueur.
Ce matin–là, comme toutes les autres fois, les cheveux gominés et l'œil pétillant, Toni poussait la chansonnette et son chargement de caisses en bois. Il s'arrêta à l'angle de l'allée Z et du couloir 9, juste sous la lucarne, regarda autour de lui, sortit son miroir, le promena devant son visage et se figea. Il avait vu le diable derrière lui et derrière le diable, il y avait une tête hilare et grimaçante, et derrière cette tête, une autre, toute aussi ridée et repoussante. Il baissa lentement le bras puis il se retourna doucement. Personne. Tout en jurant, Toni lança le miroir qui se brisa au loin.
Depuis ce jour funeste où son secret fut percé, on peut encore voir Toni, terne et silencieux, les cheveux longs et crasseux, la paupière lasse, pousser son vieux diable rouge dans les allées de l'entrepôt.