Le lieutenant se penche sur le cocon. — Joli coup de filet, patron, dit l'agent David. — Etrange. Rien n'indique que la victime n'ait subi des violences, répond Gordon. D'ailleurs, aucun avis de disparition n'a été signalé, aucune plainte n'a été déposée. En trente ans de carrière, le lieutenant Flash Gordon n'a jamais vu pareil spectacle. Le cocon était pendu dans un arbre de Eversley Park, en plein coeur de Leeds, attaché aux branches par des fibres inconnues, fines et résistantes, à quelques mètres du sol. L'agent David aidé par les employés de la mairie chargés de l'entretien des espaces verts a eu bien du mal à couper les attaches au sécateur et faire glisser jusqu'au sol l'encombrant objet. Au travers du cocon de fils entrelacés, on devine les traits d'une jeune homme au teint pâle. Il semble mort. — Il aime être amorphe, ose David. — D'Ovide, David, pas d'Avide. — Hein ? — Non, rien. Le médecin arrive peu de temps après. Il pose son stéthoscope sur le sarcophage à l'endroit présumé du coeur et n'entend rien du tout. Gordon sort alors son Couteau Suisse et découpe un petit trou au niveau de la bouche. Il présente sa joue et sent sur son visage buriné l'haleine tiède d'une respiration et une légère odeur d'orge fermenté. — C'est une affaire cousue de fil blanc, fait l'agent David, qui a trouvé un filon à exploiter. Il vient peut-être de la planète Xorgol ? Gordon, cette fois, n'a pas relevé. Il se penche sur le bloc solide formé par l'entrelacement de fils dont on ne sait s'ils sont d'origine naturelle ou le résultat d'une mise en scène scabreuse. Pendant qu'on charge le cocon et son contenu dans l'ambulance, l'agent David demande s'il faut organiser une filature. Aux urgences, on découpe à la scie sauteuse un trou un peu plus grand et on y applique un masque respiratoire. — Mettez pas trop de pression, fait l'agent David, il pourrait s'envoler.
Rentré dans son bureau, Gordon se gratte le lobe de l'oreille à l'aide du fourreau de sa pipe. L'agent David parti, il consulte l'agenda vide. Flûte, pense-t-il, je suis en retraite demain soir et il ne me reste qu'une journée pour élucider la dernière énigme d'une carrière bien remplie et passer au supermarché acheter les noix de cajou et le mousseux de mon pot de départ.
Driiing. C'est un coup de fil de l'agent David. — Chef, il paraît que le maire veut convoquer une cellule de crise.
Gordon passe une horrible nuit. Il rêve qu'il a oublié d'acheter les petits-fours et les serviettes en papier pour s'essuyer la bouche.
Nous sommes le jeudi matin. Gordon s'est rendu à l'hôpital, où il a retrouvé l'agent David. On a découpé le cocon à la meuleuse et le gars s'est réveillé, paraît-il. Il a encore un gramme d'alcool dans le sang à 8 heures du matin. Tout cela n'est qu'une mauvaise plaisanterie, une blague de potaches. Le cocon est en polyester, les fils en fibre de verre et l'animal à l'intérieur un étudiant français en échange Erasmus répondant au patronyme de Duchoux Pierre-Yves. Il est vivant et en bonne santé avec juste une petite trace de meuleuse de rien du tout sur la poitrine.
La crise est écartée. Le lieutenant Flash Gordon est soulagé. Il lui reste une journée entière pour aller au supermarché.
Moralité : La crise à Leeds s'est transformée en Pierre-Yves Duchoux.
Assurément, ce cas ( de métamorphose ) fait cas ( d'école ) :-)( je constate qu'il n'y a pas ici de Note de l'auteur à la suite du texte ... serait-ce à dire que tes lecteurs sont tous et toutes de jeunes fringants et fringantes de moins de 50 ans ? ;-))) )