Rédigé par Gino Gordon et publié depuis
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Cap Juby, le 28 janvier 1928,
Ma chère Thérèse,
Le liner a dû se dérouter à cause d'une avarie de moteur. Nous avons longé la côte inhospitalière du Sahara espagnol à vitesse réduite et fait une courte escale improvisée à Cap Juby. Le meccano a commandé la pièce par radiotélégraphie et nous devons attendre que l'aéroplane nous l'apporte. C'est lui qui emportera cette lettre. Certains passagers sont fatigués par cette houle incessante qui fait rouler le navire au mouillage et ont demandé l'hospitalité au fort. Cette soudaine affluence semble perturber nos hôtes dont les rares interlocuteurs sont les nomades du désert habitués à peu de luxe. Je dors à bord car la houle ne m'incommode pas. Dès que la nuit tombe, la brise apporte les senteurs du désert. Des parfums de chaud et de froid, qui se mêlent à l'odeur de la mer. Je reste longtemps sur le pont à observer le lever du Scorpion et l'éclat jaune d'Antarès, buvant un thé à la menthe à la mode locale pour me réchauffer. Les nuits sont glaciales, mais je les redoute moins que les jours chauffés à blanc. Ici, les journées n'ont pas la rondeur de nos jours. Elles sont tranchantes comme la dague de l'homme bleu qui campe non loin de là. Elles sont perçantes comme les rayons du soleil qui pénètrent dans chaque faille, dans chaque anfractuosité du terrain. Elles sont saillantes et coupantes comme le reg sous les pieds nus.
Crois-moi, chère Thérèse, Cap Juby est le dernier endroit où je voudrais vivre. Les hommes semblent taillés dans le roc, à l'exception de ce garçon étrange au visage lunaire rencontré ce matin, le chef de l'aérobase. Ce personnage rêveur au museau de fouine et aux sourcils hauts passe le plus clair de son temps à écrire et dessiner dans son bureau spartiate. C'est un aviateur chevronné, je crois, mais son nom ne me dit rien.
On attend l'avion pour seize heures. Le meccano me dit que la réparation ne prendra pas plus d'une demi-journée. Demain, nous reprendrons la route pour Port Etienne et St Louis. Il me tarde de retrouver le calme de la lagune, la douceur de tes bras, la rondeur de ton ventre.
Julien