Overblog Tous les blogs Top blogs Lifestyle
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
La vie dans le désert
Publicité

Plaine orientale

Jeudi, plaine orientale

Il habite dans la plaine. Au loin, se découpe la montagne. Au près, ce sont les champs, avec des fleurs des champs, une route qui serpente, des bosquets. La route fait un coude devant sa maison. Il a un demi hectare de broussailles et d'herbes folles dans lesquelles sont posés, comme des jouets laissés par un enfant capricieux, une bonne quinzaine de véhicules, un bateau, quelques moteurs, des petits engins de chantier. La maison est jonchée de pièces détachées. Sur la terrasse, une batterie, un téléphone, des pots de peinture. L'homme est accueillant. Il me propose un café qu'il fait bouillir consciencieusement avant de le servir dans des verres bien culottés, où surnagent quelques particules noires. Les deux moteurs de son bateau, fraîchement repeints, sont bien plus propres que sa vaisselle. Il me parle de son ex-femme, de son fils, de tous ceux qui ont déserté, qui l'ont laissé sur les marches de la maison.  L'inondation du printemps a  abîmé tous les moteurs des voitures posées dans le jardin. Certaines sont "garées depuis au moins 10 ans, comme cette Land-Rover qui a emmené une actrice célèbre dans le maquis. Ils attendent une nouvelle vie, lorsqu'il aurait le courage, ou la bonne pièce détachée pour les remettre en état. Il n'a pas d'argent. Pas assez pour faire enlever les épaves. Mais ce n'est pas une question d'argent. Ses épaves ne sont pas des épaves mais des pièces sur un échiquier, qu'il déplace au gré de ses fantasmes et de ses envies.
Nous sommes liés par un pacte autour d'un moteur de bateau en panne . Ce pacte m'a permis de franchir une limite et de rentrer dans son intimité.
On boit le café, et on discute de l'alimentation en gasoil, de la puissance installée, du nombre de cylindre, du système d'injection. Il me parle des célébrités de son île. Ceux qui se sont bien intégrés et ceux qui vivent à part. Il me parle de l'Algérie. Du deuxième bureau. Des fellagas et des copains retrouvés morts avec les couilles dans la bouche. De la magnéto. De la "corvée de bois" qui se termine en fusillade. De l'eau savonneuse. Une femme de fellaga peut en contenir 10 litres. C'était la guerre, me dit-il. Il n'a pas de regret, mais on sent dans sa voix qu'il est empêtré dans ses souvenirs atroces et qu'il ne pourra apaiser le mal qu'en parlant. C'est la troisième fois qu'il évoque devant moi cette période de sa vie où, au sortir de l'enfance, on lui a demandé d'être complice ou acteur. Il ne le précise pas. Ne rien dire, car il vit avec la souffrance.

Publicité
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
G
Et bien vois-tu, la mauvaise foi que recèle la phrase finale m'avait échappé ... Le silence  pour ne pas risquer de perdre un mécanicien compétent ... Est-ce vraiment Gino le protagoniste silencieusement attentif ?
Répondre
P
Un psy pacifiste peut-il aider un soldat acteur/complice ?Chapeau pour ton silence.
Répondre
G
<br /> Un peu de lâcheté aussi. Les bons mécanos sont si rares...<br /> :(<br /> <br /> <br />
G
Une  période atroce  qui a fait de beaucoup d'hommes des épaves ...
Répondre
G
<br /> Et la loi du silence, jusqu'à la mort des protagonistes...<br /> <br /> <br />