Dès qu'elle fut partie, je fermai la porte à clé. Je n'avais vu de la ville que ce que le taxi avait bien voulu me montrer, de nuit, sous une pluie battante. La course m'avait coûté cinq cent dollars. La réceptionniste m'avait conduit à ma chambre, la plus chère et la plus belle. Un silence agréable y régnait. Il n'y avait pas de fenêtre pour limiter les pertes thermiques. Une douce lumière blanche, qui semblait naturelle, sortait du plafond par un faisceau de fibres optiques. J'allumai la télé et sélectionnai le programme : "Discover San Bernardo". Une ville magnifique, avec des gratte-ciels à énergie positive et un bord de mer enchanteur, des surfeurs bronzés macrobiotiques et un argumentaire solide sur la politique mise en œuvre par la municipalité pour promouvoir le développement durable. Ces images, je les avais vues maintes fois. Mais je n'avais vu que des images. Je me résolus à sortir prendre l'air, malgré la pluie.
Je ressortis de la chambre, refermai la porte, descendis les marches recouvertes d'un épais tapis rouge brique maintenu par des tringles en laiton. Le tapis conduisait jusqu'à la réception, où la jolie femme de tout à l'heure avait regagné son poste. Comme je m'apprêtais à sortir, elle me rappela.
"Monsieur, s'il vous plaît, j'ai oublié de vous donner la fiche d'hôtel. Si vous voulez, je vous commande un taxi pendant que vous la remplissez".
Je lui répondis que je n'avais pas besoin de taxi, et que j'avais juste besoin d'une petite promenade nocturne dans San Bernardo pour m'aérer. J'avais bien observé une certaine gaucherie dans son comportement, mais c'est à ce moment précis, quand elle me tendit la fiche de police, que je remarquai son bras artificiel. Je remplis soigneusement le document.
J'ai ouvert la porte. Il faisait nuit noire. La pluie semblait avoir cessé. Les réverbères étaient éteints.
"Économie d'énergie, lança la jeune femme derrière son comptoir. Les réverbères vont s'allumer tout seuls. En sortant, tournez bien à gauche. La mer est à cent mètres. Soyez prudent, restez sur le trottoir".
À peine dehors, je tournai à droite et me mis à longer les façades fraîchement repeintes des immeubles. Un premier réverbère s'est allumé, puis un autre. Il n'y avait personne dans la rue, juste quelques taxis vert pomme circulant silencieusement à faible allure. Je suis passé devant un hôtel, puis un deuxième. Au bout de la rue, je pris la première avenue à droite. Je dépassais encore quelques hôtels, presque identiques au mien. Je fis encore une centaine de mètres et tournais encore à droite. Je n'avais pas changé de trottoir. Après tout, j'avais juste besoin de me dégourdir les jambes. Je marchai ainsi pendant une demi-heure. Toujours personne dans la rue. Peu à peu, les bâtiments se firent clairsemés et je vis se profiler quelques ruines. Les réverbères s'espacèrent puis disparurent. Le sol devint sableux, parfois boueux. Plus d'une fois, je mis le pied dans une sorte de fange collante. La plage n'était pas loin, mais je savais que la zone pouvait être dangereuse et je n'insistai pas. Je fis demi-tour, du moins je le crus et me mis en quête de lumière. Par cette nuit sombre, j'avais perdu tout repère. De temps en temps je butais sur un tesson, une boîte de conserve vide. Je consultai ma montre : quatre heures du matin. Il était inutile d'appeler un taxi. Je n'aurais même pas pu lui expliquer où j'étais. Je marchai en direction des quelques lueurs que je voyais de temps en temps s'allumer au loin. J'aurais dû attendre le jour, mais j'étais impatient de retrouver cette chambre douce. Je m'en voulais d'avoir tourné à droite, par pur défi.
Et puis, dans le silence de la nuit, je l'ai entendu. Un petit clic sous mon pied droit. J'ai immédiatement compris que ma vie allait changer, juste avant l'explosion.
Au premier réveil, la télé était en marche. J'entendis ces quelques mots : "… grâce aux efforts immenses de la municipalité pour promouvoir le développement durable, on estime qu'aujourd'hui environ un dixième de la superficie de la ville a été déminé…" Je me suis rendormi, sous l'effet de puissants antalgiques.