Ils citaient R.J. Odums(*): "La noce est une sanctification naïve du présent pour produire une illusion d'éternité".
Ils ajoutaient avec une pointe d'ironie: "Faire une grande fête au moment du mariage, c'est un peu comme sabler le champagne juste après avoir acheté un billet de loterie."
Tel était l'état d'esprit de Jean et Bérénice. Ils adoraient faire la fête, mais de celle-là, ils ne voulaient pas. Pourtant ils avaient obligation de se marier car dans un pays où l'union libre est un pêché, ils devaient produire un document contractuel, estampillé par des autorités compétentes, mettant un terme à leur activité immorale et clandestine de concubins. Ne pouvant revendiquer un non-mariage, car le mariage était une donnée incontestable du problème, nos amis allaient consacrer leur énergie à élaborer des "non-noces".
Ils organisèrent quelques réunions de préparation dans la plus stricte intimité autour de la table de la cuisine. Ils se mirent d'accord sur une définition claire et consensuelle de la non-noce: "une non-noce (ou des non-noces, le pluriel étant admis), est une non-fête accompagnant une célébration d'un mariage authentique". Ils abordèrent ensuite l'épineux problème du nombre de convives. En supposant que le nombre minimal de convives pour une non-noce est deux, il fut convenu que la non-noce se résumerait à un pique-nique aux sardines à l'huile. Hélas, la loi française stipule que les époux prêtent serment devant la république en présence de deux personnes choisies pour leur proximité affective, leur intégrité morale, leur bienveillance, leur coiffure, leur appartenance au même club d'agility, etc. Ainsi, à l'exception des clercs et porte-plumes chargés de rédiger les actes et de les placarder, le nombre minimum de personnes requis pour fabriquer un mariage est cinq: les époux, les deux témoins et l'officiant. Autant il parut envisageable de ne pas inviter l'officiant à une non-noce (le samedi, il allait préférer tondre sa pelouse ou éduquer son chien), autant la mise à l'écart des témoins allait demander du tact. Bérénice et Jean laissèrent le problème en suspens, en choisissant de confiner les témoins dans l'ignorance de leurs futures obligations.
La publication des bans fut une phase risquée. Les noms des futurs mariés furent placardés à St Symphorien-la-Motte un mois avant la non-noce. Nos amis vécurent dans l'angoisse qu'un de leur proche n'aie l'idée saugrenue d'entrer dans la mairie et n'évente l'affaire auprès du reste de la famille ou encore, pire des hypothèses, ne s'invite – en dépit du prix exorbitant du billet d'avion. Malgré ces dangers, cette étape de non-information se passa fort bien.
Les témoins ayant été choisis à leur insu, l'un, Pascal, meilleur ami du couple, avait prévu de passer des vacances avec eux. L'autre, Patrick, était déjà sur place. Il suffirait de s'assurer de sa présence le jour choisi.
Le jour J, un jour de mars, les futurs époux mirent leur plus beau jean et leur plus beau T-shirt et dirent à Pascal: "viens, allons faire du tourisme". Ils passèrent prendre Patrick, prétextant quelque visite à une très jolie fille et se rendirent au Consulat de France. Les témoins comprirent dans quel traquenard ils avaient été entraînés, mais c'était trop tard: l'affaire fut rondement menée. Jean offrit à Bérénice une bague en laiton achetée au marché la veille. Comme le redoutaient les mariés, les témoins se rebellèrent et réclamèrent une noce en bonne et due forme, monnayant ainsi leur silence. Jean et Bérénice durent sacrifier le pique-nique et ranger les boîtes de sardines. Ils choisirent d'aller manger tous les quatre dans un bon petit restaurant à trente kilomètres de piste de la capitale, au bord de mer. En cette saison des pluies, le voyage fut long et pénible, le véhicule s'embourbant plusieurs fois. Le fameux restaurant était fermé, mais il y avait une gargotte ouverte un peu plus loin sur la plage. Il faisait chaud et humide. Les convives durent patienter deux longues heures et la nourriture était infecte. Jean commença à avoir mal au ventre le soir même. Il vomit toute la nuit. La mariée, qui n'avait pas touché aux plats, soigna son mari. Le succès de l'opération fut donc total car même la nuit de noces fut une nuit de non-noces.
Les jeunes époux firent une dernière réunion de debriefing post-non-noces dans la cuisine et se jurèrent solennellement de ne jamais recommencer. Ils durent attendre 3 jours – le temps qu'il fût rétabli – avant d'emmener Pascal avec eux en voyage de non-noces.
Ce fut au cours de ce voyage au fond de la brousse qu'ils conçurent leur premier enfant.
(*) R.J. Odums : Derrière la noce, 1878, préface de C.L. Dodgson.