J'entre dans le compartiment de première du TGV qui doit m'emmener à Paris. Il est presque plein. Une jolie dame brune est assise à une place isolée qui pourrait bien être la mienne, une de ces places convoitées par les gens qui ont envie d'être tranquille dans le train, c'est-à-dire à peu près tout le monde. Elle travaille sur des dossiers très lourds. Je m'arrête à son niveau et je regarde ostensiblement mon billet ou plus exactement j'essaie de déchiffrer mon billet pour vérifier le numéro de la place avant de chausser mes lunettes et de constater qu'elle est effectivement occupée. Tout ceci a pris du temps et la jolie dame brune n'a pas levé le nez de ses dossiers. Elle doit évaluer l'énergie et le temps que nécessiterait son déménagement.
Je dis d'une voix calme: "je crois que c'est ma place", sans vraiment réfléchir à la conduite à adopter. Je perçois bien que mon inertie s'apparente à de la muflerie, car il y a une place libre de l'autre côté de l'allée. J'aurais pu m'y installer, en disant quelque chose de très courtois, comme : "Non, restez chère Madame, je vous en prie". En même temps, j'aimerais accéder à l'énergie pour alimenter son ordinateur portable, et la place possède une prise de courant, argument solide pour ne rien lâcher. Après un temps de latence, la jolie dame brune commence à ranger ses papiers sans rien dire, d'abord lentement, puis plus nerveusement en voyant que je n'ai aucune réaction. Elle se lève en regardant le sol et en serrant les dents et s'apprête à s'asseoir de l'autre côté de l'allée. Aussitôt, l'homme aux cheveux poivre et sel assis près de la fenêtre opposée à la scène, lui propose d'échanger leurs places. Elle accepte, engageant aussitôt une conversation animée. Le train s'est ébranlé et je n'entends pas très bien la discussion dont j'imagine qu'elle a pour objet mon manque total de courtoisie. D'autres voyageurs ont certainement observé la scène silencieuse, mais moi, j'ai les yeux rivés sur son billet et ne vois personne. En quelques minutes, de calme et serein je suis devenu prostré et insatisfait. Pourtant, je suis assis à la place que m'a attribuée l'ordre des choses, un ordre engendré par un logiciel intègre et têtu.
La population des voitures de première classe est une population studieuse, qui prend le train pour travailler, pas pour voyager. Les paysages n'existent pas, ni la pluie ni la neige. Seule compte le temps. Si le voyage est long, il faut transformer la tablette en bureau. Je m'installe, branche mon ordinateur sur la prise tant convoitée et je commence à lire un article scientifique qui s'intitule, une fois traduit: " Le bonheur a-t-il une forme en U au cours des âges de la vie ?" L'article part des postulats suivant: le bonheur est fonction de deux variables: l'âge et la consommation. La variable "bien-être" est une fonction concave croissante de la consommation. S'ensuit une étude statistique portant sur 500000 mâles américains et autant de femelles, ayant répondu à un questionnaire entre 1974 et 2004. Cette étude sert à alimenter le modèle mathématique décrit par les auteurs, lesquels concluent que le bonheur a véritablement l'allure d'une courbe en U avec un minimum compris autour de 50 ans.
Il me semble avoir atteint mon minimum de bonheur aujourd'hui, entre Le Creusot-Montchanin et Paris. Je regrette d'avoir expulsé cette pauvre jolie dame brune pour une prise de courant alors qu'il aurait été plus gratifiant de la distraire de son harassant travail, par exemple en lui parlant du bonheur. Je cherche une explication à mon attitude. J'ai été tiraillé entre ma galanterie, enfant naturel du machisme de mes aïeux, et mon besoin de me conformer aux règles sociales. C'est ça. Je suis un être social, Et j'ai été confronté à un dilemme social. Dois-je enfreindre une règle pour apporter un peu de bonheur à une pauvre femme croulant sous les dossiers? Devant, ce dilemme, j'ai été hébété, incapable de prendre une décision, et c'est la jolie dame brune qui l'a prise à ma place. Si elle m'avait dit : Monsieur, s'il vous plaît, ça ne vous dérange pas si je reste ici ? Vous savez, il n'y a pas d'autre arrêt jusqu'à Paris et vous ne risquez rien à vous installer de l'autre côté de l'allée", j'aurais dit: "OK". Et elle m'aurait fait des sourires pendant tout le voyage. Au lieu de ça, elle papote avec ce type qui grimace de plaisir et elle ne me regarde pas. Tiens, ils se tutoient. Ils se connaissent donc ? La dame s'est donc installée délibérément à ma place pour ne pas se retrouver exactement à côté de son collègue, peut être son employé – ou son patron -. Elle savait donc qu'elle n'était pas à sa place. Quelle perfidie! La consommation serait donc la clé du bonheur statistique. Le bonheur des populations ne tiendrait pas compte des petits malheurs des individus, des maladies, des guerres, des génocides, des catastrophes naturelles. Et si c'était à cause de la première classe ? C'est un environnement que je ne maîtrise pas. Ma convivialité naturelle se heurte au regard hostile des voyageurs et surtout, je ne suis pas prêt à faire des concessions. Imaginons la même scène dans un compartiment de seconde. Déjà, il y aurait deux sièges de chaque côté et la scène, parfaitement symétrique, ne déchaînerait aucune passion, aucun désir de puissance. Moi-même, je serais porté à l'indulgence si je voyais une Maman africaine et ses cinq enfants sur une banquette de micheline libellée à mon nom. Je suis victime d'une mise en scène du privilège social. Je hais la sncf. Tiens, il y a un mouvement dans le compartiment. Ca sent le contrôleur. L'épisode de tout à l'heure m'a mis en situation de stress, de sorte que tous les gestes que j'ai faits entre le moment où je suis entré dans le compartiment et celui où j'ai allumé l'ordinateur ont été effacés de ma mémoire. En particulier, je n'ai aucune idée de l'endroit où j'ai mis mon billet. Je fouille fébrilement mes deux sacs et finis par mettre la main dessus juste au moment où le contrôleur s'approche de moi. Je lui tends le billet. Il le prend, le regarde attentivement et me dit, à voix haute. -Monsieur, vous vous êtes trompé de voiture. Mais si personne ne réclame la place, vous pouvez rester où vous êtes.
Au fait... je voulais te demander ... un " cycle ferroviaire " ... c'est un vélo sur des rails ? ... Tu n'es pas obligé de me répondre ... je comprendrais que tu préfèrasses ignorer la vacuité de cette question ;-)
J'ai toujours eu une réaction mitigée avec la galanterie. A Prax et Graind'sel grâce à qui je vais peut-être avoir enfin plus de commentaires que d'articles;o) Merci.
Je crois que tu as parfaitement résumé le principe de la galanterie bien comprise : il faut être galant avec des personnes qui en ont besoin (une maman avec 4 enfants, une petite vieille avec 3 paquets) par contre celles qui rédigent des plans de licenciement collectif dans le TGV ou des argumentaires marketing pour escroquer les consommateurs n'y ont pas droit. Voilà.
Moi je trouve ton comportement tout à fait naturel .. mais peut-être que si la dame brune n'avait pas été jolie ou avait été un homme , aurais-tu eu moins de scrupules à la (le) déranger ? ;-) ( Je te rejoins tout à fait dans la relation que tu établis entre machisme et galanterie... )