Rédigé par Gino Gordon et publié depuis
Overblog
Lucien: J'ai retrouvé mon cahier à spirale. Je croyais l'avoir perdu. Toute ma vie est dedans.
Paul: Que veux-tu dire ?
Lucien: J'ai commencé à écrire ma vie en 1967. Chaque seconde de ma vie, je la consigne dans mon cahier, le soir, avant d'aller dormir.
Paul: Mais comment fais-tu pour décrire le temps passé à écrire dans ton cahier ?
Lucien: Je ne le fais pas. Quand j'écris, ma vie s'interrompt. C'est comme le sommeil.
Paul: Mais c'est complètement fou !
Lucien: Tu as raison, je ne m'en sors pas. Je passe tellement de temps à écrire que je n'ai pas le temps de vivre. Certains instants de l'existence sont tellement beaux qu'il faudrait plusieurs jours, plusieurs mois pour les raconter. Prenons par exemple la fraction de seconde où j'ai vu ma future femme pour la première fois. Ma vie s'est arrêtée tout net le temps de la décrire, c'est-à-dire le temps d'un roman de deux cent pages. Ça a posé quelques problèmes dans nos relations ultérieures. Heureusement, elle a été patiente.
Paul: Tu as écrit un roman entier sur ton cahier à spirale ?
Lucien: Oui.
Paul: Mais tu dois en avoir rempli plusieurs ?
Lucien: Non, c'est toujours le même cahier.
Paul: Tu écris petit.
Lucien: Très.
Paul: Ah…Comment tu fais pour te relire ?
Lucien: Je ne me relis pas. Cela deviendrait impossible à gérer. Je devrais commenter mes commentaires oraux sur ma lecture, puis les commentaires sur mes commentaires. Une spirale infernale.
Paul: Comment vas-tu faire lorsque tu l'auras fini ?
Lucien: Je ne le finirai pas. Le cahier restera inachevé.
Paul: Pourquoi ?
Lucien: Parce que je ne pourrai pas consigner les secondes qui auront précédé ma mort.
Paul: Ah…
Lucien: A moins que… À moins que je puisse compter sur toi pour me remplacer
Paul: Euh…
Lucien: Soyons brefs. Il ne me reste plus que quelques instants à vivre. Je t'ai appelé car j'ai décidé de te léguer mon cahier à spirale. J'espère que tu trouveras un peu de place pour relater cette conversation et terminer le cahier. N'oublie pas d'écrire petit.
(Ayant prononcé ces dernières paroles, Lucien meurt sur le champ d'une maladie foudroyante qu'il a tenue secrète pendant quarante ans).
Paul: Oh la la, quelle galère. Il faut que ça tombe sur moi. Vite, mon stylo ? Où est mon stylo? (Il cherche son stylo fébrilement et fouille son ami. En vain). C'est pas croyable comme tout disparaît!