J'étais un être insignifiant, pas même un pion sur l'échiquier de la vie, juste un animalcule qui observe la partie sans en connaître les règles. J'étais et je suis toujours un petit homme chétif affligé d'une difformité congénitale. J'ai été trouvé dans une poubelle en zinc par un clochard cherchant de la nourriture, lequel m'a confié à l'Assistance Publique, laquelle m'a donné à manger pendant 10 ans. Lorsque je me suis enfui, tout jeune déjà, personne n'a songé à me rechercher. C'est dire si la société m'a accueilli avec mépris dès mon plus jeune âge, me refusant les attributs de l'humanité et anticipant ma disparition. Je ne pouvais pas lui en vouloir. Non content d'être inutile et contrefait, j'étais une véritable teigne et détestais le genre humain. Aussi loin que je me souvienne, ne n'avais jamais été agréable avec quiconque, et le mystère de ma naissance n'avait d'égal que celui de mon obstination à vivre pleinement ma vie de repoussoir. J'habitais dans un taudis en bordure d'une voie ferrée désaffectée que je partageais avec quelques complaisants locataires, principalement rats et cafards, qui semblaient ne pas tenir rigueur de mon état. Ils aimaient mon odeur et n'avaient pas à établir de liens sociaux obligés avec moi, d'où une cohabitation sans faille. Il va sans dire que je n'avais aucun don d'aucune sorte, rien qui me permit de devenir un jour autre chose qu'un moins que rien.
Un soir, j'étais inconfortablement assis sur mon canapé, unique mobilier dont je vous laisse imaginer l'état, dans une position suggérant à tort une profonde réflexion, lorsque je vis un rai de lumière filtrer sous une porte. Cette porte, la seule du bâtiment qui ne fut pas défoncée ou vermoulue, était fermée et donnait sur un placard. En tout cas, je m'étais persuadé depuis longtemps que c'était un placard. Je me suis levé et j'ai ouvert la porte sans aucune peine. J'ai été baigné d'une douce lumière qui s'échappait d'un faux plafond en stuc. Le placard était en fait une minuscule pièce borgne complètement vide. J'y suis resté de longues minutes. Cette lumière m'apportait instantanément réconfort et confiance et je décidai d'y installer mon canapé le jour même.
J'ai passé quelques mois dans le réduit, que j'ai aménagé du mieux possible. Au début, je ne sortais que pour chercher à manger. Je me suis hasardé à faire la queue au Restau du Cœur et ma nourriture s'est améliorée. J'ai accepté de prendre une douche hebdomadaire et les bienfaits de l'eau et de la lumière m'ont progressivement transformé en une ébauche d'être humain. Mon apparence physique s'arrangeant, les autres étaient plus enclins à me sourire et à me parler. Je leur rendais leur sourire. J'ai fait la manche au coin du supermarché et on m'a donné de l'argent. Avec cet argent, j'ai pu acheter de la nourriture, du savon à barbe et un balai.
Ma vie a changé, lentement, au point de faire de moi un être socialement acceptable. Le réconfort et la chaleur du placard me permettaient de surmonter les difficultés quotidiennes. La lumière était suffisante pour me permettre de feuilleter des magazines, et j'ai commencé à voyager dans ma tête. Mon espace s'est agrandi.
Cela a duré six mois.
Aujourd'hui, je suis rentré chez moi, après une longue promenade en ville. La lumière a disparu. Il n'y a plus qu'un canapé pourri dans un placard obscur et humide. Dans le couloir de l'immeuble, il y a sur le sol une lettre adressée à quelqu'un que je ne connais pas.
Je suis ressorti et j'ai fait lire la lettre à un inconnu dans la rue.
Cher Monsieur, Suite à une erreur de branchement, vous avez bénéficié indûment des services de notre société de distribution électrique. À titre gracieux, nous ne vous réclamons aucun règlement, mais compte tenu de l'état d'insalubrité de votre logement et de la vétusté de votre installation, nous sommes au regret de vous informer que nous avons procédé à la fermeture de votre compteur et à la liquidation de votre compte.
Je suis rentré dans mon taudis et me suis enfermé dans le placard. Il fait noir. Seul un infime pinceau de lumière du jour s'infiltre sous la porte.
J'aime lire mais pas devant l'écran de l'ordinateur. Dès qu'un article m'oblige à utiliser la souris pour en voir la fin , j'abandonne. Mais là.....je suis restée scotchée .C'est émouvant, tendre, dur et tellement réaliste.Finalement il n'y a que sur ce blog que je peux apprécier un texte autrement que sur papier.Merci !kickoff